A la rencontre de soi, de l’autre et du monde : la place de la culture dans l’animation socioculturelle

Photo Pixabay @Klimkim

Lettre de la Fédération no 13 – décembre 2018

Depuis quelques mois, Genève s’est doté d’un Département de la Cohésion sociale responsable de l’action sociale du canton mais aussi de sa politique en matière de culture, de sport et de loisirs. Culture et social, dimension intégrale de l’animation socioculturelle genevoise, sont maintenant portés par une seule et même entité politique et administrative. La création de ce nouveau département insuffle beaucoup d’espoir pour le vivre-ensemble. Elle amène aussi à réinterroger la place et le sens de la culture dans l’animation socioculturelle. Personnelle, interpersonnelle, but ou moyen… Quelles sont les pratiques et quels sont les enjeux ? Petit tour d’horizon non exhaustif de ce qu’il se passe dans les centres et au-delà.

« C’est l’art qui peut structurer les personnalités des jeunes citoyens dans le sens de l’ouverture d’esprit, du respect de l’autre, du désir de paix. C’est bien la culture qui permet à chacun de se ressourcer dans le passé et de participer à la création du futur »[1]. Cette vision est celle de Yehudi Menuhin, célèbre chef d’orchestre qui a fait jouer ensemble des musiciens arabes et israéliens et ainsi fait de l’art une arme de paix, un moyen de bâtir des ponts qui transcendent le conflit.

Jouer ensemble, créer ensemble… les projets interculturels s’y emploient depuis longtemps. Ces dernières années, les nouvelles dynamiques démographiques et l’arrivée massive de migrants ont invité les professionnels comme les bénévoles des centres à intensifier ce mouvement (cf. la lettre de juin 2017), à la demande ou à la suite des habitants qui s’engagent spontanément pour accueillir ces nouvelles populations. Sous la forme de repas ou de fête de la diversité comme à Carouge, il s’agit de favoriser les échanges, de travailler sur les peurs des habitants face à de nouvelles cultures et d’amener les migrants à entrer dans les centres pour mieux entrer dans le quartier. Même sans parler la langue, participer aux fêtes, donner un coup de main pour les activités, c’est déjà une intégration socioculturelle.

La maison de quartier et jardin Robinson de Châbal est installée dans un quartier cosmopolite de Vernier. Régulièrement le centre invite un parent du quartier à préparer un repas de son pays pour les habitants. « Ces activités donnent une opportunité d’être dans la découverte et l’accueil de l’autre », explique Alexandra Lacroix, l’une des animatrices en charge des activités enfants, « les enfants sont très réceptifs à ça, ils sont très fiers quand ce sont leurs parents qui préparent le repas. Par exemple, ils vont dessiner le drapeau de leur pays ».

Illustration Laura Wendenburg

L’art au service du lien social

Matthieu Menghini enseigne l’histoire et la pratique de l’action culturelle à la Haute école de travail social (HETS) de Genève. Également concepteur de La Marmite, « université populaire nomade de la culture » née il y a un peu plus de deux ans en Suisse romande, il définit l’enjeu de la culture comme un moyen d’interroger le sens de notre présence existentielle au monde individuelle et collective. « Une société solidaire doit entretenir cet aspect du sens », ajoute-t-il. « L’art et la culture doivent servir un ordre social qui doit être juste ».

Dans les centres d’animation socioculturelle, la culture et les activités artistiques sont un outil naturel pour créer du lien. À travers le théâtre, le conte, la musique, quelle que ce soit la forme qu’il prend, « l’art permet de parler du social », rappelle Patrick Brunet, président de la MQ de la Jonction et co-programmateur de l’Etincelle, la fameuse salle de spectacles qui y est rattachée. « Si on ne mène que des activités sociales, on reste dans l’aide et les services offerts, sans réveil. L’artistique permet de porter un regard sur le monde, les autres, les autres pays », ajoute-t-il encore. Cette dimension est un critère important de la programmation de l’Étincelle : les spectacles qui y sont présentés portent un souci d’interrogation sociale, une réflexion sur l’humain. Ainsi, ils sont une opportunité d’organiser un débat. L’Étincelle qui s’adresse à tous les publics favorise aussi « la découverte et l’interculturalité en proposant des pièces jouées dans leur langue d’origine ». Ces critères rejoignent les trois valeurs auxquelles Patrick Brunet tient particulièrement : l’apprentissage de la tolérance, le respect de la différence et l’autonomie.

Chaque année, la maison de quartier organise une semaine de réflexion sur un thème d’intérêt pour le quartier. Il y a eu les droits de l’enfant, le harcèlement, les droits des femmes ou encore la mobilité… En 2018, année de ses 50 ans, la MQ s’est intéressée à la participation. En novembre dernier, l’Étincelle a créé un spectacle à partir de témoignages d’habitants du quartier lus par des comédiens sur scène et accompagnés d’une projection de photos du quartier. Ce rendez-vous intergénérationnel et interculturel a invité les habitants à partir à la (re)découverte de leur quartier.

Illustration Laura Wendenburg

Patrick Brunet en est convaincu : « L’Étincelle est un outil de travail important pour la maison de quartier. Et inversement, sans la maison de quartier, l’Étincelle ne serait qu’un théâtre de plus, elle n’aurait pas d’âme sans ses ‘fous militants’ ».

L’espace Undertown de Meyrin est tout aussi unique, en ce sens que la musique en est l’ADN. Elle rassemble les 16-25 ans et les animateurs autour d’une passion commune. « La plupart des usagers de l’Undertown sont attirés par la programmation », explique Oumar Franzen, trésorier et ancien animateur socioculturel. « Ils viennent voir les concerts et découvrent alors qu’ils peuvent tester différentes disciplines, qu’ils peuvent amener des projets ». Si la musique est la raison d’être de l’Undertown, l’objectif n’en reste pas moins celui d’une maison de quartier : créer et maintenir le lien social. « Le lien qui se crée à travers les activités amène les jeunes à se confier, à évoquer leurs difficultés du moment à l’école ou à la maison », ajoute Oumar Franzen. « Nous travaillons alors là-dessus ». Comme à la Jonction, les concerts sont aussi une opportunité de favoriser les échanges entre les artistes qui se produisent et les jeunes. Autour du concert d’un groupe de rap, ce sont des ateliers d’écriture ou une « master class » de batterie qui s’organisent avec les artistes.

Développer un sens critique, libérer la créativité

L’Étincelle se définit comme « un lieu à la création artistique de niveau professionnel au service des artistes émergents et du débat public ». Elle apporte son soutien à la création en reversant à chaque troupe qui se produit une part de la subvention qu’elle reçoit de la ville de Genève, en donnant accès gratuitement à la salle et en laissant l’intégralité de la recette du spectacle aux porteurs du projet.

Inciter, stimuler, éveiller la créativité chez l’individu, contribuer à l’émergence d’un sujet, à lui donner confiance pour exprimer ses émotions… L’art est « un vecteur idéal pour renforcer l’estime de soi et la confiance en soi, pour prendre conscience de ce qu’on est capable de faire et de dire, pour expliquer ce que l’on ressent » [2].

En 2017-2018, la MQJR de Châbal a placé ses animations enfants sous le signe de l’art. Il s’agissait d’éveiller une curiosité chez les plus jeunes, à travers la danse et l’art pictural notamment. Pourquoi cette démarche ? Alexandra Lacroix explique que « cet éveil développe l’esprit critique des enfants et leur capacité à interroger le monde qui les entourent à travers une autre offre culturelle à laquelle ils ont moins accès ».

« Favoriser la créativité chez ses enfants, c’est les préparer à vivre leur vie de façon souple, à chercher, à explorer leurs ressources, à inventer différentes solutions, plus ou moins originales pour résoudre les problèmes qu’ils devront nécessairement affronter tout au long de leur vie… »[3].

La créativité est une arme pour grandir et évoluer dans la société car elle permet de développer le pouvoir d’agir. « Il n’y a pas de pouvoir d’agir sans représentation de la réalité. Or, l’imagination est ce qui permet de passer du bruissement du réel à la réalité et à une représentation de la réalité », explique Matthieu Menghini. « Il faut poser cela non seulement de manière individuelle mais aussi collective, car c’est collectivement qu’on peut retrouver du pouvoir sur sa vie. Travailler à la valorisation des groupes, c’est une chose que l’animation socioculturelle peut défendre ».

Au-delà de l’année à thème, l’accès à la culture fait partie de la mission globale de Châbal. Ainsi, l’équipe collabore avec des festivals de cinéma comme Filmarcito et le Petit Black Movie et propose aux enfants de 8-12 ans des films qui sortent de l’offre dominante, mais aussi des ateliers terre, bois, musique ou danse. Alexandra Lacroix y voit autre chose que la médiation : « à force de faire des activités d’éveil à l’art, de créer soi-même ou de voir des créations artistiques, les enfants affinent leur regard, y prennent goût. C’est pourquoi nous leur proposons ces activités. L’expérimentation permet à l’enfant de libérer son pouvoir créatif sans contrainte, de ressentir un plaisir à le faire, et de se découvrir des compétences et des intérêts ».

Oumar Franzen confirme : « des jeunes de l’Undertown ont fini par faire une école de cinéma et reviennent aujourd’hui au centre pour y animer des ateliers. D’autres sont producteurs de musique. Parmi les 10 personnes au comité, la moitié est issue de l’Undertown. C’est un bel exemple ! ».

Quels moyens ?

Invité de La Grande Table du 23 novembre dernier sur France Culture sur le thème « A qui profite la culture ? », le sociologue Olivier Donnat expliquait que l’illusion de la démocratisation culturelle à travers l’aménagement culturel du territoire français n’est plus tenable : « Il faut être plus inventif et mettre plus de moyens puisque, plus on s’adresse à des populations éloignées des établissements culturels et dont le désir de culture n’est pas spontané, plus il va être difficile de le construire et de l’entretenir. Pour construire ce désir de culture, quand il n’est pas spontané ou pas construit dans l’enfance, il faut du temps, de l’inventivité et des moyens ».

Dans ce contexte, l’animation socioculturelle offre une piste de choix pour insuffler et entretenir ce « désir de culture », à l’image des tiers-lieux qui « permettent aux habitants d’accéder aux pratiques culturelles dans un environnement qui leur ressemble, dans lequel ils maîtrisent les codes »[4]. Pourtant, la question du financement de cette facette de l’ASC se pose, parfois de façon prégnante.

Longtemps, la subvention dont a bénéficié l’Étincelle de la MQ de la Jonction émanait du Département de la Culture de la Ville de Genève. Depuis le dernier changement de législature, la subvention a basculé au Département de la Cohésion sociale. Son montant n’a pas changé. Pour autant, le symbole n’est pas anodin : les troupes qui font escale à l’Étincelle sont donc dorénavant soutenues par « le social » et non plus par la culture, comme si l’estampille « maison de quartier » ne pouvait plus être associée qu’à cette composante-là de son identité.

L’Undertown dont la culture musicale sert de ciment social ne reçoit aucune subvention « culturelle » mais doit prouver qu’elle fait bien de l’animation socioculturelle vis-à-vis de ses partenaires institutionnels.

Qu’en est-il parmi les autres centres qui animent des scènes culturelles ? Certains ont perdu leur subvention culturelle et risquent aujourd’hui de ne plus pouvoir assurer une programmation avec la seule subvention « sociale ». D’autres doivent justifier de l’utilisation « culturelle » de leur salle de spectacles.

Un nécessaire bain de cultures

« Il n’y pas de bonne ou de mauvaise culture du moment qu’on arrive à faire cohabiter les multiculturalités liées aux origines de nos usagers et l’artistique, et qu’on permet à l’enfant de devenir un être complet », estime Alexandra Lacroix.

L’animation socioculturelle offre un salutaire bain de cultures aux individus. Grâce à ses deux fondements, enfants, jeunes, adultes peuvent explorer différents moyens de trouver leur place dans le quartier ou la ville, de progresser dans leur compréhension du monde, de s’émanciper et d’acquérir un certain pouvoir d’agir, quels que soient leur parcours ou leur histoire.

Asseoir cette diversité, et défendre la place de la culture ainsi que le financement d’une programmation culturelle dans l’animation socioculturelle sont devenus des enjeux pour la FCLR, alors que l’origine des subventions publiques tend à cantonner l’ASC dans sa seule dimension sociale.

 

 

[1] Citation de Yehudi Menuhin tirée de l’article Yehudi Menuhin, un grand musicien dans les combats du siècle paru dans Le Monde du 15/03/1999. Article cité dans A la rencontre de l’art : le parcours initiatique d’enfants de 4 à 6 ans au cœur de la création artistique. Centre de vie enfantine Les jardins de Prélaz, Lausanne, 2013-2014. CREDE Lausanne – Collection Les Ecrits professionnels (2016)

[2] A la rencontre de l’art : le parcours initiatique d’enfants de 4 à 6 ans au cœur de la création artistique. Centre de vie enfantine Les jardins de Prélaz, Lausanne, 2013-2014. CREDE Lausanne – Collection Les Ecrits professionnels (2016)

[3] Vaud Famille, Créativité et enfant : pourquoi encourager la créativité de votre enfant ? https://www.vaudfamille.ch/N231472/creativite-conseils-ateliers-pour-stimuler-la-creativite.html page consultée le 09 décembre 2018

[4] Joséphine Bertrand. Les Friches en Europe, Reconvertir l’Industriel en Culturel. Pour la solidarité, collection Notes d’analyse. Bruxelles, Mars 2018. http://www.pourlasolidarite.eu/fr/publication/les-friches-en-europe-reconvertir-lindustriel-en-culturel