Faire société : l’enjeu d’une animation socioculturelle inclusive

© Le Rado

                                                     Lettre de la Fédération n° 15 – Juin 2019

Un lieu d’animation prend son sens à s’ouvrir à toutes les populations d’un quartier. Cette préoccupation est partagée par l’ensemble des acteurs. Elle a d’ailleurs été posée par un groupe de travail du 4e Forum des Maisons de quartier de la Ville de Genève organisé en 2017. Comment en effet penser la cohésion sociale lorsque des bouts de population tels que les seniors ou les handicapés restent à la marge ? Lorsqu’on ne sait plus regarder l’ados ou l’étranger qu’avec crainte, préjugés ou méfiance ? L’animation socioculturelle offre justement des clés pour sortir de l’imaginaire et entrer dans la confiance grâce au travail des professionnel.le.s. Ces dernières années, plusieurs centres « mono-public » (principalement adolescent) se sont ouverts à d’autres secteurs et de nouvelles activités. Pourquoi l’ont-ils fait et quel impact cette ouverture a eu sur la vie du quartier et pour eux ? Petit tour d’horizon des pratiques et leçons apprises à la Rampe (Meinier), au Rado (Versoix), à l’ATB (Genève) et à la Carambole (Maison de quartier d’Aïre-Le lignon à Vernier).

Au Rado, centre ouvert aux ados fondé en 1985, on a commencé à diversifier les activités dès 1992 avec la création du « Radis » pour l’accueil des enfants sur inscription. L’ouverture s’est poursuivi en 2013-2014 avec les changements des rythmes scolaires et l’introduction du système HarmoS. Pierre Studer, animateur, explique que le Rado a alors élargi l’accueil des enfants en augmentant la capacité d’accueil des 5-8 ans sur inscription et en ouvrant le « Radis Plus », l’accueil libre des pré-ados (9-11 ans). En 2014-2015, c’est une charrette-jeux qui a complété le dispositif pour faire escale dans différents lieux du quartier et ainsi toucher non seulement les enfants hors du centre, mais aussi les parents, les grands-parents, etc.

C’est aussi suite au besoin d’accueil des enfants les mercredis après-midi, que le service des écoles a pris contact à la même époque avec l’ATB et que le centre a commencé à plancher sur une proposition d’ouverture de 13h à 18h avec différents temps d’accueil dans l’après-midi.

Outre ces besoins particuliers, c’est aussi la ville, sa configuration en mouvement et ses développements qui poussent parfois les centres à déployer de nouvelles activités pour répondre à de nouveaux besoins ou à l’arrivée de nouvelles populations.

Pierre Studer analyse ainsi l’évolution du Rado qui, avec la croissance de la population de Versoix, tend à devenir une maison de quartier. Pendant les vacances de Pâques cette année, le centre a ainsi ouvert un accueil tout public qui a remporté un franc succès (50-60 personnes en moyenne par ouverture) et a confirmé le besoin et l’intuition qu’en avait l’équipe.

La Carambole, historiquement annexe de la maison de quartier d’Aïre-Le Lignon destinée aux 12-18 ans du quartier du Lignon, répond de plus en plus à d’autres besoins. Car s’il existe une passerelle physique qui relie les deux quartiers, dans les faits, il n’y a pas ou très peu de perméabilité. Les aîné.e.s sont particulièrement demandeurs, car peu d’activités leur sont destinées au Lignon. C’est pourquoi la Carambole a développé il y a plusieurs années les repas du vendredi midi, très appréciés. De novembre à mai (soit 20 vendredis), les aîné.e.s y sont accueilli.e.s pour manger pour quelques francs.

Par ailleurs, le quartier s’est transformé et d’autres besoins ont émergé, notamment pour les 18-25 ans. À défaut là-aussi d’offres spécifiques pour ces jeunes adultes, ils fréquentent l’accueil libre de la Carambole qui de fait y accueille une population de 10 à 20 ans, soit une grande amplitude d’âge qui n’est pas sans poser des défis à l’équipe. Les jeunes de 10-12 ans et ceux de 18-20 ans fréquentent l’accueil libre mais ne sont pas prioritaires sur celui-ci. De plus, ils ne participent pas aux activités du centre car ils ne font pas partie du mandat de base. Mais, le besoin étant réel, le centre ne ferme pas les yeux, ni les portes, à ces deux tranches d’âges. Les défis pour l’équipe avec les moyens actuels sont quotidiens.

Au-delà des développements urbanistiques ou scolaires, l’ATB s’est aussi attaché depuis trois ans à proposer des activités destinées aux ados en rupture scolaire, mais aussi à des jeunes souffrant d’autisme et de troubles du comportement suivis par la Fondation Astural. Ces derniers sont accueillis tous les mardis après-midi de l’année dans un atelier mécanique au cours duquel ils développent des projets valorisants et passionnants. Le dernier en date : la rénovation d’un triporteur Vespa.

© Léman Bleu

 Développer la confiance, créer des passerelles

Ouvrir un centre initialement ados au tout public offre une fenêtre privilégiée sur le quartier pour mieux en saisir les pulsations. À La Rampe, Frédéric Romeri, le président, le souligne : « l’accueil tout public permet d’avoir une meilleure connaissance des projets et des besoins émergents de la population, en parallèle et en complément de ce que peut faire remonter le comité. Cela offre une plus grande richesse. C’est par ailleurs très valorisant pour les animateur.trice.s de se trouver ainsi pendant les ouvertures au milieu de la population et en capacité de répondre aux besoins ou de les rediriger sans bouger de la Rampe ».

Du côté de l’ATB, l’ouverture de l’accueil enfants permet aux professionnel.le.s de créer le lien avant l’adolescence. En parallèle, la fréquentation des camps a évolué et permet de faire se côtoyer ados et enfants. Même chose à l’atelier break-danse aujourd’hui ouvert aux 9-25 ans : les petits y défient les grands, et ces derniers prennent un rôle d’encadrement des plus jeunes en leur montrant les bases.

Cela a également permis de créer du lien avec les parents et de mieux faire connaître l’activité de l’ATB : « une confiance donnée pour plus tard quand les enfants seront plus grands » précise Yannick Vez, l’animateur. Quant aux jeunes inscrit.e.s à l’atelier mécanique, des passerelles se créent avec les autres jeunes à travers les sorties. « Ce n’est pas toujours simple, mais ces passerelles entre des publics qui autrement ne se rencontreraient pas montrent qu’on peut mêler les différences et créer du lien », ajoute Yannik Vez.

Pour pallier le manque d’activités auprès des jeunes adultes, un public revendicateur, les professionnel.le.s de la Carambole les incitent à s’investir autrement, notamment en entrant au comité. Aujourd’hui, le trésorier de la MQ est un jeune du quartier de 20 ans, Filipe Cameira. Ces responsabilités leur enseignent à s’engager pour le collectif, pour le mieux-vivre des petits frères et des petites sœurs dans le quartier, et de comprendre la dynamique associative. Elles leur montrent aussi les difficultés qu’il y a à trouver les moyens de conduire des activités. Mais ce qui se joue également, «c’est le lien intergénérationnel entre jeunes d’âges différents : plus le temps passe et plus nous transmettons aux ‘grands du quartier’ les valeurs du respect et de la protection des plus jeunes dans le quartier, au lieu de les utiliser pour faire des bêtises. C’est très important», explique Rafael Vila, le président de la maison de quartier d’Aïre-Le Lignon.

 

Nouvelles activités, nouveaux publics, nouveaux enjeux

Ouvrir, c’est aussi grandir.

Comme pour toute association, la croissance interroge. Jusqu’à quel point, peut-on et doit-on grandir ? Au Rado, cette question se pose en termes de capacité : à la fois de l’offre et de locaux. Equipe et comité s’accordent dans la volonté de garder une taille humaine pour préserver le lien de proximité.

Grandir, c’est changer.

Cela peut peser sur la dynamique interne d’un centre.

Pierre Studer se souvient de la crise qu’a connu le Rado autour de 2014-2015. « On était une équipe qui ne voulait pas rester dans son confort et on a développé beaucoup de projets. Mais on avait la tête dans le guidon et on a accumulé un très grand nombre d’heures supplémentaires ». Ces moments douloureux pour l’équipe et le comité ont conduit à une réorganisation du lieu et de l’équipe et ont permis de repartir sur des bases saines.

La Carambole de son côté a dû renforcer l’équipe de l’accueil libre depuis que la population s’est agrandie et que de plus en plus de jeunes fréquentent le centre. À l’ATB, Yannick Vez se souvient que pour ouvrir l’accueil des enfants les mercredis après-midi, « il a fallu se remettre à la page » et engager des professionnel.le.s avec la compétence « enfants ».

© ATB

 

À La Rampe, le comité a veillé à avancer progressivement pour préserver l’équipe.

Pour faire face à ces défis, tous ces centres s’accordent sur la bonne entente et le bon équilibre entre comité et équipe qui doivent avancer à l’unisson dans ces changements.

Trouver le bon rythme : de l’art d’avancer par étapes et tâtonnements

Avant d’ouvrir son accueil tout public, La Rampe a commencé avec la vente de hamburgers par les jeunes sur le marché pour toucher le public adulte et se faire connaître. Puis est venue la proposition d’ouvrir un petit bar au centre selon différentes modalités et horaires testés et évalués successivement jusqu’à trouver la bonne formule. Pour cela, il a fallu deux ans d’ajustement pour trouver le public, parvenir aujourd’hui à trois ouvertures par semaine et avoir une bonne fréquentation.

Yannick Vez de l’ATB insiste : « il ne faut pas avoir peur de se planter et savoir se donner de la souplesse car entre le projet et le terrain, il faut remodeler, ajuster, redimensionner, etc. ».

Préserver le public cible d’origine

Le Rado et La Rampe partagent une même préoccupation que Frédéric Romeri (La Rampe) résume : « Chacun son moment et un moment pour tous » car on sait que les ados ne viennent pas, ou si peu, aux ouvertures tout public. « À La Rampe, on s’est donné les moyens d’ouvrir cet accueil tout public en prenant le temps, pour nous permettre d’être véritablement en lien et de travailler avec toutes les composantes de la population », ajoute Frédéric Romeri.

À l’ATB, le nouvel accueil enfant s’adresse aux 8-12 ans. « Mais nous avons dû déroger à cela pour accueillir les petits frères et les petites sœurs qui restaient dehors, derrière les vitres », explique Yannick Vez. « Nous accueillons maintenant les 6-12 ans, ce qui n’est pas facile car cela impose deux vitesses différentes et il faut en même temps veiller à ce que tout le monde y trouve son compte ». Même chose avec les ados, le public initial du centre, il est important de préserver leur espace.

Communiquer et écouter !

Avant de s’ouvrir aux jeunes souffrant de troubles du comportement et d’autisme, l’équipe de l’ATB a pris soin de rencontrer d’autres acteurs qui ont mis en place des projets similaires pour s’inspirer et s’appuyer sur leur expérience, et de beaucoup lire et se documenter.

De son côté, La Rampe a mis un soin particulier dans la communication pour faire connaître le centre et le nouvel accueil tout public. Pour cela, elle a fait appel à plusieurs canaux. Bien sûr les classiques tels que des articles dans le journal communal, le bouche-à-oreille, le site internet, les affiches, les flyers, etc.). Mais le centre s’est aussi appuyé sur une activité porteuse au départ : la fête du bonhomme hiver dont la fabrication a impliqué la population dans le cadre d’un accueil tout public ad hoc, permettant ainsi de poser les premières bases.

 

Pérenniser les nouvelles activités : un exercice d’équilibriste ?

Actuellement, la Carambole joue presque un rôle de maison de quartier en soi pour son périmètre d’action, mais sans que des moyens ne lui soient donnés pour le faire. Le comité a fait remonter le besoin d’une maison de quartier et un groupe de travail s’est mis en place dans l’objectif de demander un diagnostic de quartier.

Le budget de La Rampe n’a pas évolué non plus depuis une dizaine d’années. Pour ouvrir l’accueil tout public, le centre a pris sur les ouvertures des samedis matins qui ne fonctionnaient pas et a financé les heures moniteurs grâce aux bénéfices des centres aérés. Mais, il devient nécessaire de pérenniser cette activité qui a maintenant fait la preuve de son utilité et de sa faisabilité.

Suite au succès de l’accueil tout public du Rado, la question s’est posée de sa continuation en 2020. La discussion à la dernière tripartite a fait ressortir le besoin d’une étude des besoins des 5-25 ans sur l’ensemble du territoire de Versoix qui impliquera tous les acteurs de l’enfance et de la jeunesse de la ville. Les résultats seront déterminants pour poser les bases d’une nouvelle offre pour cette population.

Victime de son succès, l’ATB rencontre des difficultés avec l’étroitesse de ses locaux, qui l’empêche de développer d’autres activités. Des discussions sont en cours avec le Service à la Jeunesse de la Ville de Genève.

Parfois, des moyens supplémentaires sont octroyés par les communes, mais sous la forme de subventions annuelles. Que devient alors l’activité si la subvention est coupée ?

N’est-ce pas dissuasif pour les centres mono-public d’ouvrir de nouvelles activités ?

© Le Rado