Partager le pouvoir : à l’école du lâcher-prise

Crédit photos MQ Carouge                               Lettre de la Fédération no 11 – juin 2018

Le 20 mai 2017, la FCLR et la FASe s’associaient et organisaient un premier «Regards croisés» sur la coopération entre comités bénévoles et équipes professionnelles, et sur le sens du « travailler-ensemble » dans les centres d’animation socioculturelle. Ce jalon important avait donné le coup d’envoi d’une démarche de réflexion et d’échange qui s’est poursuivie toute l’année. Un an plus tard, le 17 mai, Fédération et Fondation ont de nouveau réuni professionnels et « volontaires-bénévoles-militants » pour réfléchir sur la confiance et le partage du pouvoir, et explorer les « dérapages et les recadrages nécessaires » pour recréer les conditions de la coopération. La rencontre est financée par la FCLR et le Conseil de fondation de la FASe. Récit personnel de cette journée à la résonance très particulière, par Laure Bonnevie.

Je ne sais pas vous, mais moi, à chaque fois que j’ai l’occasion de grimper la colline de la Tambourine pour me rendre à la maison de quartier de Carouge, il fait grand beau. La lumière inonde la grande salle et l’esplanade à l’extérieur invite à s’attarder en discussions informelles et en pique-nique improvisés. Est-ce la clé du succès des Regards croisés qui s’y sont déroulés ? Je me doute bien que ce n’est pas la seule, mais quoi qu’il en soit, elle les inscrits dans une atmosphère particulière… un peu comme une réunion de famille, autour de son buffet, régal des yeux et des papilles.

Le rendez-vous donné le 17 mai dernier a rassemblé quelque soixante professionnels et membres de comités de centres. Il y avait bien sûr aussi les collaborateurs de la FCLR et de la FASe, co-organisatrices de cette journée consacrée au pouvoir, et plus exactement à son partage. Le sujet est sensible, on le sait. Et pas seulement dans l’animation socioculturelle. Pour moi qui travaille en coopérative, elle était même à fleur de peau à cette époque.

Tout a commencé ce matin-là par une histoire de Caméléon dans les Colchiques… De caméléon dans quoi ? J’explique. Le Caméléon, c’est une troupe de comédiens spécialisée depuis 20 ans dans le théâtre forum, une forme particulière d’animation propice à l’ouverture de la parole et au partage d’expériences. Les Colchiques, c’est tout simplement le nom donné à la maison de quartier « fictive » qui a servi de décor aux cinq scénettes de la vie quotidienne des centres jouées par trois comédiens de la troupe. Aux Colchiques, il y a trois générations d’animateurs, des animations, un projet de fête de quartier, un comité patchwork avec une bénévole fraîchement élue, une présidente également élue municipale, un membre fondateur, et des colloques entre tout ce petit monde… Tout devrait bien aller. Et rien ne va bien.

La première scène montre un colloque d’équipe discutant d’une fête à organiser, à la demande du comité. Les trois animateurs s’accrochent entre la plus ancienne, blasée, « on fait comme d’habitude », la plus jeune, enthousiaste, « génial, c’est super, j’ai plein d’idées », et le troisième, dépassé, tentant vainement la conciliation et la synthèse. Dans le public, on rigole bien. En tout cas, on réagit, la scène semble résonner. Principe du théâtre forum : on suspend l’histoire en vol et on renvoie la discussion dans le public. « Que faire pour améliorer la situation ? ». La question invite au partage d’expériences, à mettre en branle l’intelligence collective pour trouver des solutions ensemble. On rejoue donc la scène et à tout moment, chacun dans le public peut l’interrompre pour donner une idée, prendre la place d’un comédien et jouer sa proposition. En toute bienveillance. C’est F. qui s’y colle la première. Montant courageusement sur scène, elle prend la place de l’animateur conciliateur et propose d’ouvrir le colloque par « une météo du jour ». Dans son sillage, les propositions de solutions fusent, s’enchaînent et la scène change totalement de visage.

Ce sera comme ça pour chacune des scènes. On analysera les mots et la manière de les dire, on suggèrera des gestes pour calmer le jeu (une main posée sur le bras de l’autre), des attitudes pour engager l’autre à s’engager, des manières de reconnaître et de valoriser l’expérience de l’autre. Avec un fil rouge : ce que chaque personnage pourra mieux faire ou mieux dire pour améliorer l’articulation et la collaboration entre professionnels et comités…

Le partage du pouvoir, une simple histoire de confiance ?

Le sujet tient à cœur de la FCLR qui est convaincue que l’engagement bénévole a besoin d’animateurs compétents, bienveillants, soutenants. « Nous sommes persuadés que partout où ça fonctionne bien, c’est parce qu’il y a une équipe de professionnels qui soutiennent et s’engagent pour cela. Notre postulat de départ est de nous assurer que cet engagement perdure et se développe », disait Pascal Thurnherr, le président de la Fédération, en ouverture de la journée.

Les travaux de la journée se poursuivent en groupes, invités à réfléchir précisément à cette question du partage du pouvoir. Le premier groupe s’est demandé s’il se partageait vraiment : au-delà des rôles et des compétences de chacun, il a été question de « légitimité » et de ce qui la confère au comité comme à l’équipe. Comment œuvrer ensemble pour un objectif commun ? Hum, toute l’histoire de l’engagement individuel dans ces questions : quand est-on légitime pour agir, pour parler et au nom de qui ?

Le deuxième s’est interrogé sur le sens du mot pouvoir et le pouvoir du sens. La coopération et le partage des décisions sont des processus qui exigent du temps, un rythme qui n’est pas forcément celui des communes, de la FASe, des habitants, tous les partenaires qui influencent la relation entre comité et professionnels.

Le troisième groupe s’est intéressé aux dérapages et à leurs origines. Car un incident, même isolé, peut être symptomatique de tensions plus profondes. Manque de confiance en l’autre, résistance au changement, manque de coordination, attitudes, dirigisme (de l’équipe autant que du comité) en sont autant de causes.

En résumé, les ingrédients d’un partage réussi du pouvoir sont nombreux. D’une part, ils mobilisent des savoir-être autant que des savoir-faire car pour être bien avec les autres, il faut d’abord être bien avec soi-même. D’autre part, ils s’appuient sur un cadre et des textes (les cahiers des charges, les statuts, etc.).

Reconnaître que la coopération est un exercice difficile en soi est dès lors un préalable utile et nécessaire pour imaginer les moyens de la mettre en œuvre et de prévenir ou résoudre les dérapages.

« Me souvenir du pourquoi je fais ce travail »

Car ils ne sont pas rares, les dérapages. Mais, ils sont aussi autant d’occasions à saisir pour mener un travail en commun et avancer.

En plénière, certains avancent leurs astuces personnelles pour retrouver le sens de l’action, d’autres invitent à relire les cadres règlementaires comme la CCT, les cahiers des charges ou le Projet institutionnel. On rappelle aussi que la FCLR et la FASe disposent d’outils et de compétences pour aider les centres à empoigner les problèmes et à relancer une dynamique coopérative.

M. . prend la parole. Pour la première fois depuis que je collabore avec la FCLR, j’entends une voix qui n’est ni celle d’un animateur, ni celle d’un membre de comité. Elle est secrétaire dans un centre. Son rôle est subtil, à l’intersection entre les habitants, l’équipe et le comité, entre les bénévoles-militants et les professionnels. La justesse de son témoignage fait mouche. « On doit être aux côtés du comité et des animateurs, sans être tentée de manipuler dans un sens ou dans l’autre ». De l’équilibrisme de haut vol guidé par la conscience d’avoir à faire bon usage des deniers publics et d’œuvrer pour le bien commun et la population. Plus tard dans la discussion, elle raconte l’histoire du singe et de la banane, rappelant l’importance du lâcher-prise, clé du partage du pouvoir.

À son tour, K. évoque son cheminement de bénévole. « La mauvaise présidente de la scène de tout à l’heure, c’était moi », confie-t-elle. « Ma remise en question, elle vient des professionnels. Ils ont eu la patience et m’ont appris des choses. Ce n’est pas venu tout seul, mais je suis tellement contente d’avoir fait ce travail : le changement ne veut pas dire que ça va être la catastrophe ». Une parole aussi sincère que rare et précieuse dans nos sociétés sous contrôle. À ce moment-là de la journée, je me suis dit qu’il fallait une très grande bienveillance du groupe pour se sentir à ce point en confiance et oser se confier ainsi.

Savoir accueillir le changement est un élément important dans la relation entre comité et équipe professionnelle. Changement de personnes, changement dans le quartier, nouveaux espaces et nouvelles dynamiques… S. ne croit pas à la résistance au changement. « On a 50 ans. Si on n’avait pas changé les choses, on ne serait plus là. Il a fallu des innovateurs pour proposer des changements ». Mais il faut des boussoles (charte cantonale, projet institutionnel, etc.) pour se demander si les changements vont dans la bonne direction et remettre une ligne éthique. P. confirme : « La charte cantonale postule que nous existons pour le changement social. Nous sommes donc le changement. Nous le construisons, nous l’accompagnons ».

« Embarquez-nous ! »

En conclusion de la journée, Pascal Thurnherr salue la qualité des prises de paroles sans distinction entre bénévoles et professionnels. « Aujourd’hui, on était ensemble », dit-il, avant de lister ce qu’il faut soigner pour que la coopération fonctionne, à commencer par une certaine vision du travail social. À l’adresse des animateurs dont le malaise a été le point de départ des Regards croisés, il lance : « Embarquez-nous, dans vos délires, dans vos projets, dans vos envies. Quand vous nous embarquez, nous, les bénévoles, nous nous enrichissons ». Il redit aussi la spécificité de l’animation socioculturelle genevoise, cet héritage à préserver de toute urgence à l’heure du départ à la retraite des anciens. Il évoque à ce titre le rôle que devront jouer la HETS et le CEFOC dans la transmission de cette connaissance, et le rapprochement à poursuivre avec la HETS, y compris avec la collaboration des comités.

Christophe Mani, directeur opérationnel de la FASe, rappelle que la coopération ne va pas de soi. « C’est compliqué, ça se construit au quotidien », insiste-t-il. Et surtout, dans le contexte de l’animation socioculturelle, la coopération s’inscrit dans la complexité compte-tenu de la multiplicité des acteurs (communes, FASe, Etat, etc.), avec des systèmes d’allégeance et de double loyauté dont il faut tenir compte. « Trop souvent, les situations douloureuses remontent à la FASe lorsqu’il est difficile d’y remédier parce que les équipes ont préféré garder pour elles les difficultés. Au contraire, tout le monde aurait à gagner à mener un travail en amont pour prévenir les difficultés et délier la parole dans un cadre de confiance ».

Paolo Ferretti, coordinatrice région FASe et co-organisatrice de la journée avec Guillermo Montano, coordinateur de la FCLR, revient sur la philosophie qui guide ces Regards croisés. « Depuis 2016, avec Guillermo, nous sommes très attachés à donner à la question de la coopération entre professionnels et bénévoles un statut d’objet de travail pour nos deux institutions », en l’abordant à chaque fois sous un angle différent. Le souhait est de poursuivre cette démarche, car même s’ils ne résolvent pas tous les problèmes, ces moments font avancer les choses…

Voilà, la journée s’est achevée. J’ai beaucoup écouté, pris des pages entières de notes, enregistré dans ma mémoire les mots vibrants de femmes et d’hommes à l’unisson dans cette volonté de faire vivre la citoyenneté dans les quartiers. Alors, je ne sais pas vous, mais moi, quand j’ai pris le chemin du retour ce jour-là, j’étais émerveillée par cette énergie collective. Et pour tout dire, rassérénée dans mes engagements coopératifs.